Le 25 août 2026, Manchester United officialise l’arrivée de Carlos Baleba, en provenance de Brighton, pour 65 millions de livres, plus 5 millions de bonus éventuels. Le milieu camerounais est né à Douala et a rejoint l’École de football des Brasseries du Cameroun à 13 ans. Il est parti pour Lille en janvier 2022, quelques jours après ses 18 ans. Si un transfert devait renvoyer de l’argent vers l’Afrique, c’est bien celui-là.
Suivons maintenant l’argent. Le règlement de la FIFA réserve 5 % de l’indemnité aux clubs qui ont formé le joueur. Si chacune des saisons de Baleba à Douala a été dûment enregistrée, la part de l’académie représente environ 1,75 % du montant, soit un peu plus d’un million de livres. Le gros chèque part ailleurs. Selon ESPN, Lille, où Baleba n’a passé que 19 mois, doit toucher 20 % de toute somme dépassant les 30 millions d’euros payés par Brighton en 2023. Aux conditions de United, cela représente environ 9 millions d’euros. Le club qui l’a élevé pendant cinq ans touchera environ un million ; celui qui l’a peaufiné pendant un an et demi, environ neuf.
L’histoire semble connue. Appelons-la le problème du café : l’Afrique cultive les grains, l’argent se fait là où on les torréfie et où on y appose une marque.
Mais regardons le transfert précédent. Un an plus tôt, United avait versé à Brentford le même montant initial de 65 millions de livres pour un autre international camerounais, Bryan Mbeumo. Cette manne a elle aussi atterri en France : l’ESTAC Troyes devait encaisser 7,4 millions d’euros grâce à un pourcentage à la revente, plus environ 2 millions d’euros d’indemnités de formation. Seulement voilà, Mbeumo est né à Avallon, en Bourgogne, et a été formé à Troyes. Troyes n’a pas intercepté la récompense du Cameroun. Troyes était le club formateur. Ce grain-là a poussé en France.
Deux internationaux camerounais, deux montants identiques, deux fuites différentes : l’une par le contrat, l’autre par la géographie. Ensemble, ils racontent la vraie histoire des joueurs africains en Premier League. Une histoire de structure plus que de pillage. Une chaîne de filtres réglementaires, démographiques et commerciaux détermine où un joueur est formé et où il fait ses preuves — et donc qui est payé le jour où il est vendu.
L’énigme du grand livre de la FIFA
Jusqu’à récemment, la question « qui a été payé ? » restait sans réponse. Puis, en novembre 2022, la FIFA a ouvert à Paris sa chambre de compensation (Clearing House), chargée de calculer et de distribuer automatiquement les indemnités de formation. En juillet 2026, près d’un milliard de dollars avait été attribué aux clubs, et plus de 639 millions avaient déjà été versés.
Le bilan de la Coupe du monde publié par la FIFA contenait un chiffre frappant. En moyenne, 63 % des indemnités de formation générées par les mondialistes sont revenues à des clubs de leur propre pays. La Tchéquie en a conservé 92,4 %, l’Argentine 89,8 % et l’Allemagne 88,6 %. Le Sénégal, seulement 15,3 %, et l’Algérie 14,0 %.

Le Sénégal n’est pourtant pas un petit producteur. C’était la seule nation africaine parmi les dix plus gros générateurs d’indemnités de formation, et 17 joueurs de l’effectif ivoirien en avaient généré. En volume produit, les puissances africaines ressemblent à la Croatie. En valeur captée, elles ressemblent aux États-Unis.
L’autre colonne du grand livre complète le tableau. L’Angleterre figure parmi les plus gros payeurs nets d’indemnités de formation, tandis que les clubs des Pays-Bas, de France et d’Argentine en sont les plus gros bénéficiaires nets. L’Angleterre paie ; la France encaisse.
En volume produit, le Sénégal ressemble à la Croatie. En valeur captée, aux États-Unis.
Deux filtres
Le premier filtre est démographique. Une part croissante des joueurs qui représentent des nations africaines ont été formés en Europe. Wissa est né en France et a fait ses classes à Châteauroux. Semenyo est né à Londres. Pendant la CAN 2025, West Ham a perdu Aaron Wan-Bissaka, parti avec la RD Congo — un pur produit du centre de formation de Crystal Palace. Le mécanisme de solidarité de la FIFA prélève 5 % de chaque indemnité de transfert et les répartit entre les clubs qui ont enregistré le joueur entre ses 12 et ses 23 ans. L’argent suit l’enregistrement, pas le drapeau. Une bonne partie de la valeur qui « fuit » du football africain n’a jamais été produite dans les systèmes d’enregistrement africains.

Le second filtre est réglementaire. Depuis le Brexit, un joueur doit réunir 15 points répartis sur six critères pour obtenir l’aval de la FA nécessaire au permis de travail. Ces critères — sélections en équipe A, temps de jeu en championnat, coupes continentales, niveau du championnat — sont hors de portée d’un adolescent de Dakar ou de Ouagadougou. Les clubs anglais en ont reconnu le coût : des dirigeants de la Premier League ont fait valoir que le système les obligeait à payer plus cher des talents qu’ils ne pouvaient plus recruter jeunes. Une réforme de 2023 a ouvert une porte dérobée étroite, autorisant jusqu’à quatre recrues « Elite Significant Contribution » par club, mais au compte-gouttes.
Résultat : un itinéraire bien balisé. Le jeune espoir africain passe d’abord par un tremplin en France, en Belgique, au Danemark ou aux Pays-Bas, avant de rejoindre l’Angleterre. Pape Matar Sarr a rejoint Metz depuis Génération Foot en septembre 2020. Tottenham l’a recruté onze mois plus tard, à 18 ans, avant de le reprêter aussitôt aux Messins. Chaque étape ajoute un club qui touchera sa part des futures indemnités de solidarité et négociera des pourcentages à la revente.
L’arbitrage Brentford
Une poignée de clubs du ventre mou ont compris que la place la plus rentable de la chaîne est la dernière étape avant l’élite.

Brentford a acheté Mbeumo 5,8 millions de livres et l’a revendu onze fois plus cher. Le club a recruté Wissa à Lorient pour 8,5 millions de livres avant de le céder à Newcastle pour 55 millions. Bournemouth a versé environ 10 millions de livres à Bristol City pour Semenyo en 2023, puis l’a vendu à Manchester City pour 62,5 millions (hors bonus) en janvier 2026, en conservant 10 % à la revente.
Pourquoi les grands clubs paient-ils de telles primes à leurs rivaux nationaux ? Lorsque Brentford a battu son record de transfert pour Dango Ouattara, recruté à Bournemouth, l’entraîneur Keith Andrews l’a résumé en une phrase : « Nous aimions son expérience de la Premier League, malgré son jeune âge. »
Appelons cela la prime d’origine. Dans le vin, le raisin peut venir de partout, mais c’est l’étiquette qui fait le prix. Dans la Premier League d’aujourd’hui, le talent peut être formé n’importe où, mais le prix se fixe là où le joueur a fait ses preuves en dernier. La plus forte plus-value sur la valeur d’un joueur africain se réalise désormais entre clubs anglais.
Dans le vin, c’est l’étiquette qui fait le prix. En Premier League, c’est le dernier club où le joueur a fait ses preuves.
Où vont les 5 %
Un amendement de la FIFA adopté en 2020 a transformé ce marché interne anglais en canal d’exportation. Depuis, un transfert entre deux clubs d’un même pays déclenche des indemnités de solidarité au profit des clubs formateurs du joueur enregistrés dans un autre pays. Quand United a acheté Mbeumo, Troyes a été payé sur une transaction conclue à Londres. Quand Tottenham a acheté Kudus, l’argent est reparti vers Amsterdam, le Danemark et le Ghana.
Semenyo illustre le cas inverse. Tous ses clubs formateurs étaient anglais : son transfert de Bournemouth à City n’a donc déclenché aucune indemnité de solidarité. Bristol City s’est protégé par contrat : le club touche 20 % de toute plus-value réalisée lors de sa revente.
La leçon est brutale. Au titre de la solidarité, Troyes pouvait prétendre à environ 2 millions d’euros ; son pourcentage à la revente valait 7,4 millions. Le règlement fixe un plancher ; c’est le contrat qui offre le plafond.

Le plancher s’est amélioré. La FIFA identifie désormais automatiquement les ayants droit grâce au passeport électronique du joueur et paie directement les clubs. Mais le passeport ne reflète que ce que les fédérations ont enregistré, et toute créance inférieure à 100 euros est écartée. Une académie qui n’a jamais dûment enregistré un gamin de 13 ans n’a droit à rien, aussi brillant devienne-t-il.
Trois modèles qui fonctionnent
L’intégration. Right to Dream, fondée au Ghana à la fin des années 1990 par Tom Vernon, ancien recruteur de Manchester United, a racheté le club danois de Nordsjælland en 2016. Kudus est passé de l’académie au club danois en janvier 2018. L’Ajax a ensuite déboursé environ 9 millions d’euros pour lui, West Ham 38 millions de livres et Tottenham 55 millions. Parce que l’académie possède le tremplin, les deux structures se partagent la valeur au lieu de se la disputer : Nordsjælland aurait encaissé plus de 190 millions d’euros grâce aux ventes de joueurs.

Le partenariat. La filière exclusive entre Génération Foot et Metz a été prolongée de dix ans en 2020 et, en août 2026, trois joueurs de plus — dont le meilleur buteur du championnat sénégalais — ont franchi le pas.
La rigueur de l’enregistrement. Ouattara a été formé à l’académie Majestic de Ouagadougou, a rejoint Lorient en 2020, puis est passé de Bournemouth à Brentford pour environ 42 millions de livres. Si Majestic a détenu sa licence sans interruption de ses 12 ans à son départ, le barème de 5 % lui donnerait droit à environ 2,5 % de ce montant, soit près d’un million de livres sur un transfert entre deux clubs anglais. Encore faut-il que les papiers soient en règle pour toucher la somme.
Le prix caché de janvier
Une CAN hivernale retire toute une catégorie de joueurs en pleine saison, et l’absence crée de la valeur pour ceux qui restent. La non-qualification du Ghana pour la CAN 2025 a laissé Semenyo et Kudus disponibles. Le 9 janvier 2026, alors qu’Omar Marmoush était parti avec l’Égypte, City a recruté Semenyo. Bournemouth avait déjà renforcé sa position : une clause libératoire avait retenu le joueur au club six mois après les approches estivales, et le montant final a dépassé toutes les offres précédentes. Pour les agents, le calendrier de la CAN pèse sur les prix, pas seulement sur l’agenda.
L’essentiel
Mbeumo, Wissa, Semenyo, Kudus et Ouattara ont changé de club pour environ 280 millions de livres en une seule année. Voir dans l’écart entre ces montants et ce qui revient à l’Afrique un simple pillage, c’est mal comprendre le système. Une grande partie de cette valeur a été produite sous des licences européennes, et elle retourne en Europe comme le prévoient les règles. La part que l’Afrique pourrait réclamer se perd surtout pour trois raisons : des historiques d’enregistrement lacunaires, des pourcentages à la revente mal négociés et des départs précoces vers des tremplins que les académies africaines ne possèdent pas et avec lesquels elles n’ont aucun partenariat. Les propres données de la FIFA montrent l’ampleur de l’enjeu : le Sénégal génère des indemnités de formation comme une puissance européenne, mais n’en conserve qu’à peine 15 %. Combler cet écart suppose de la rigueur dans l’enregistrement, de meilleurs contrats et la maîtrise du tremplin. Ce sont les outils qu’utilise déjà toute entreprise sérieuse du football.
Sources et pour aller plus loin
Documents publics et articles de presse utilisés pour vérifier cet article. Les liens renvoient vers la source originale.
- 01
FIFA Clearing House : règlement
- 02
FIFA : calculateur des indemnités de formation
- 03
Manchester United : Bryan Mbeumo
- 04
Tottenham Hotspur : Mohammed Kudus
- 05
FA : le système d’enregistrement à points
Version originale publiée en anglais par Football Business Africa · 20 septembre 2026. Lire la version anglaise ↗



